Le cinéma d’hier, d’aujourd’hui et de demain avec Laurent Huyart
Transcription de l’épisode :
Fabien 00:11 Bonjour à toutes et à tous, bienvenue dans l’art de l’image. Je suis aujourd’hui avec Laurent. Laurent Huyart, bonjour Laurent, j’espère que tu vas bien. Pour la petite histoire, on s’est connus en formation Final Cut il y a quelques années, on était venus te former à YouStudio. Et aujourd’hui tu es venu nous parler un petit peu de cinéma puisque tu es quand même quelqu’un qui travaille dans ce milieu-là. Et avant de parler un peu de cette thématique du cinéma, est-ce que tu peux te présenter et tout simplement nous dire ce que tu fais ?
Laurent 00:40 Dans ce cœur d’activité, à la fois il y a un travail de création à partir d’essais vidéo, de films pédagogiques à destination de différents publics.
Fabien 00:51 Donc tu es réalisateur.
Laurent 00:52 Réalisateur, et puis il y a un travail aussi d’analyse et d’histoire du cinéma. Une analyse à la fois sur des films en sortie récente ou des films du patrimoine que je présente et que j’analyse auprès de différents publics. Soit dans les salles de cinéma, soit auprès d’enseignants pour des formations pédagogiques. Et puis un travail d’enseignement auprès à la fois des lycéens en bac cinéma et des étudiants qui sont en fac.
Fabien 01:30 Donc ça veut dire que si tu analyses des films, tu as dû en voir quand même un bon paquet.
Laurent 01:34 Ah oui, j’en ai vu un bon paquet et j’aime toujours autant en voir un bon paquet en fait. Ma liste est infinie.
Fabien 01:40 Est-ce que, sans nous donner une moyenne, à peu près, tu vois un film tous les jours ?
Laurent 01:46 Alors non, je ne peux pas voir un film tous les jours parce que j’ai une vie de famille qui fait que je ne peux pas non plus tout le temps avoir le nez collé sur un écran. En gros, ma moyenne de films vus en salle par an, c’est entre 120 et 130. Donc ça fait en gros un film tous les deux jours.
Fabien 02:08 D’accord. Et les films sur lesquels tu fais des analyses, ce sont des films que tu vois plusieurs fois ?
Laurent 02:14 Ah oui, bien sûr. Ce sont des films que je regarde chez moi d’abord, et puis après que je revois avec un autre regard. Dans la mesure où on ne perçoit pas un film de la même façon si on le voit chez soi sur un écran domestique, et si on le voit en salle, ou on le revoit en salle, avec du public. Dans la mesure où quand il y a du public avec nous dans le partage d’un film, on sent tout de suite que la salle vit, qu’elle réagit, qu’elle respire.
Fabien 02:52 Ouais, c’est vivant. Donc tu réalises, tu fais des interventions artistiques en salle de cinéma, à la fac. Tu fais quoi encore ? Tu fais du script doctoring tu m’as dit ? Les gens viennent te voir, te proposent un scénario et tu donnes tes conseils. Et également tu fais des BD. Donc toujours cette casquette de réalisateur, de raconter des histoires au final.
Laurent 03:26 Oui, la BD, c’est pour raconter des histoires que je ne peux pas raconter avec une caméra souvent. Soit parce que je n’ai pas les moyens, soit parce que la caméra n’est pas l’outil le plus adapté pour raconter certaines choses.
Fabien 03:36 Alors peut-être qu’on fera un podcast dédié à ton travail, je pense que ça le mériterait. Mais aujourd’hui on va parler de cinéma, puisque c’est une émission qui introduit un peu le cinéma. Et vu que tu baignes dedans depuis très longtemps, on va essayer de définir un peu ce que ça t’a apporté dans ta vie, comment tu es rentré dans le milieu du cinéma et ce que tu peux nous dire du cinéma il y a longtemps, aujourd’hui, demain. C’est un vaste sujet, mais qu’est-ce qui t’a amené au cinéma ?
Laurent 04:10 L’accès à des œuvres, à des images qui sortaient de ce qu’on pouvait voir habituellement. En fait, je pense que le cinéma m’a pris quand j’ai commencé à me rendre compte que certains soirs, parfois tard, ils passaient des films qu’on ne voyait pas habituellement, et des films qui racontaient d’autres types d’histoires, qui les racontaient différemment.
Fabien 04:35 Donc c’est à la télévision ?
Laurent 04:37 C’est à la télévision, effectivement, oui. Enfant, où je voyais des films à La Dernière Séance, au Cinéma de Minuit, le ciné-club, et où tu voyais des films en version originale sous-titrée, donc dans une autre langue, et des films qui te présentaient autre chose de la vie en fait. L’impression d’avoir accès à un savoir qui jusque-là était caché, était camouflé en fait.
Fabien 05:08 C’est intéressant l’accès au savoir.
Laurent 05:10 L’accès au savoir, tout à fait. Et où en plus, tu as le sentiment d’être privilégié. C’est-à-dire qu’il fait nuit, tout le monde dort, tu fais ça en cachette de tes parents, donc il y a un côté jardin interdit en fait.
Fabien 05:19 Intéressant. Et c’est quoi ton tout premier film qui t’a vraiment marqué ? Aussi loin que tu puisses te souvenir.
Laurent 05:29 Alors je crois que mon premier souvenir de cinéma c’est J’irai cracher sur vos tombes, l’adaptation du bouquin de Boris Vian. Mes parents étaient allés le voir au cinéma, ils avaient été obligés de m’emmener avec eux alors que le film était interdit aux moins de 18 ans.
Fabien 05:48 Ah d’accord.
Laurent 05:49 Et j’étais tout petit. Alors je me souviens que j’avais dormi, j’avais fait des rêves et tout. Mais il me reste deux, trois images comme ça, très lointaines. Je n’ai pas revu le film depuis. Je crois que c’est un très mauvais film d’ailleurs. Mais je pense que ça a inscrit en moi quelque chose de l’ordre effectivement d’un écran immense, d’une salle de cinéma.
Fabien 06:04 Et puis c’est l’expérience du cinéma.
Laurent 06:06 C’est l’expérience du cinéma, tout à fait.
Fabien 06:09 D’accord, et après, tu as plongé dedans ?
Laurent 06:11 Et après, je vivais à la campagne, donc je n’avais pas accès au cinéma. Il fallait que je prenne le quart pour aller voir des films. Donc les films c’était à la télé en fait. Il n’y avait pas cette espèce d’accès que tu as aujourd’hui. Aujourd’hui, c’est merveilleux. Je peux voir des films que je rêve de voir depuis 20 ans, 30 ans en fait, des films que je n’imaginais pas un jour avoir la chance de voir.
Fabien 06:36 Ah ça c’est intéressant.
Laurent 06:38 Et à l’époque, tu prenais ce qui arrivait, mais comme du coup tu n’y connaissais rien, tu prenais tout. Et puis tu te fais une culture cinématographique. Et puis après, tu vas vers la ville, parce que c’est vers la ville qu’il y a les écrans. Et là, tu fais la rencontre avec la salle de cinéma et c’est quand même un endroit tout à fait particulier en fait.
Fabien 06:59 Et en dehors des premières expériences en salle, en ville, j’imagine qu’il y a eu les locations aussi de cassettes ?
Laurent 07:08 Les cassettes vidéo effectivement.
Fabien 07:09 Ah ben tu as été un gros consommateur.
Laurent 07:11 Non, je n’étais pas un gros consommateur parce que c’est pareil, je n’avais pas de vidéo club dans mon petit village.
Fabien 07:18 Ah oui, d’accord, mais tu vivais où ?
Laurent 07:20 Moi je vivais en Picardie, dans l’Oise, c’était un petit village de 4000 habitants peut-être, mais tu vois, il y avait des boulangeries, des bistrots, mais il n’y avait sûrement pas de vidéo club. Et les vidéo clubs, je les fréquentais avec les copains, quand on y allait pour se louer des cassettes pour le week-end, où on faisait un samedi où on se matait trois films d’affilée en fait. Parce qu’on avait une espèce de boulimie. Et après, moi, j’ai eu un magnétoscope, j’ai commencé à enregistrer des films et à les conserver. Et après, c’est une pratique que j’ai gardée. C’est-à-dire qu’après, j’ai acheté un lecteur-graveur de DVD. Donc j’ai enregistré des films que je gravais sur des DVD pour les stocker. Et maintenant, je télécharge des films que je stocke sur des disques externes.
Fabien 08:12 Oui, tu n’as plus de DVD, c’est fini. Tu les as gardés ?
Laurent 08:17 Parce qu’il y a des films qui ne sont plus disponibles en fait. Il n’y a plus de version, donc je me sers toujours de DVD que parfois je numérise pour les faire partager avec quelqu’un.
Fabien 08:32 Et alors, cette expérience de visionnage, est-ce qu’elle a changé ? Durant les 30, 20 dernières années, pour toi, qu’est-ce qui a changé dans le monde du cinéma par rapport à aujourd’hui ? Comment ça a évolué ?
Laurent 08:49 Alors oui, ça a évidemment changé à la fois mon regard sur les films et puis la place du cinéma dans la société. Si on revient 30 ans en arrière, le cinéma était encore un art prestigieux, le divertissement de masse par excellence, ce qu’il est beaucoup moins aujourd’hui. C’est-à-dire que c’était un événement d’aller au cinéma. C’était à la fois un événement culturel et puis c’était aussi un objet de partage, ce truc où hier soir tu as vu le dernier bond et tu n’as qu’une envie c’est de pouvoir en parler le lendemain matin autour de la machine à café en fait.
Fabien 09:39 Tout simplement.
Laurent 09:39 Tout simplement. Et ben voilà, je l’ai vu, et ça c’est super, et tu vas voir, tu vas t’éclater, et ça crée du lien, et on est dedans en fait. Aujourd’hui, c’est moins le cas. Aujourd’hui, les gens parlent plus des séries, je pense, que des films.
Fabien 10:01 Et la manière de faire du cinéma a changé aussi ?
Laurent 10:05 Oui, parce qu’on est passé au numérique. Donc du coup, avant le cinéma, c’était un mode d’enregistrement avec de la pellicule et maintenant c’est un mode d’enregistrement avec du numérique. Et du coup, la nature même des images a changé, c’est-à-dire que les images sont devenues plus froides. Les images sont devenues beaucoup plus nettes, beaucoup plus précises, mais du coup, elles ont perdu une espèce de patine.
Fabien 10:35 Ah tu ressens ça ?
Laurent 10:37 Ah bah clairement, oui. Clairement.
Fabien 10:41 C’est une question de nostalgie quand même.
Laurent 10:43 Non, ce n’est pas une question de nostalgie, c’est-à-dire qu’à chaque fois qu’il y a une innovation technique, tu gagnes des choses, mais tu perds d’autres choses aussi. Ça, il faut le savoir. Et par exemple, récemment, j’ai montré Terminator 2 à mon fils. Et j’avais le choix, soit je le montrais à partir d’un Blu-ray, soit je le montrais à partir d’un scan 35. C’est-à-dire une pellicule 35 mm qui a été scannée avec tous les défauts de la pellicule.
Fabien 11:15 Mais comment tu as pu avoir accès à ça ?
Laurent 11:18 Ah bah ça, il y a des réseaux chez les cinéphiles.
Fabien 11:21 D’accord, ok. Ah mais tu lui as montré au cinéma ?
Laurent 11:24 Et non, je l’ai montré chez moi en fait. C’est-à-dire que j’ai un fichier avec Terminator 2 qui a été fait à partir d’une copie 35. Et l’expérience est différente. Tu compares les deux versions en fait et tu te rends bien compte que ce n’est pas du tout la même chose et que tu ne verras pas la même chose en fait, que le film ne va pas laisser la même trace en toi.
Fabien 11:47 Ah oui. À ce point-là.
Laurent 11:49 Voilà. Parce qu’effectivement, ce que tu gagnes en netteté, tu le perds en chaleur.
Fabien 12:02 Et alors ce film, comment l’a perçu ton fils ?
Laurent 12:07 Il a beaucoup aimé Terminator 2, on a lancé un cycle Schwarzenegger pour qu’il se rende un petit peu compte de ce qu’était le cinéma d’action il y a 30 ans en fait. Quand Schwarzenegger sortait un film, c’était à chaque fois un événement. C’était le grand spectacle de masse mondial et tout le monde en parlait.
Fabien 12:30 Et alors qu’est-ce qui a changé dans la manière de consommer le cinéma aujourd’hui ? Tu parlais des séries, est-ce que les séries prennent le dessus ? Est-ce que les gens affectionnent encore les films ? Ou alors ils délaissent un peu les longs métrages pour plutôt se consacrer aux séries. Quel regard tu as là-dessus ?
Laurent 12:46 Alors j’ai deux points de vue. J’ai le point de vue à la fois de celui qui enseigne le cinéma et celui qui va au cinéma en fait. Alors, le premier point de vue, c’est un constat. C’est-à-dire qu’avant, quand le cinéma était l’art dominant du spectacle, moi je parlais d’un film avec des étudiants ou des élèves par exemple, la plupart l’avaient vu et on pouvait avoir quelque chose en commun. Une œuvre en partage, des émotions dont on pouvait discuter, une vision du monde dont on pouvait discuter à partir du film. Aujourd’hui, avec la domination de la forme série, on n’a plus rien en partage. Là en ce moment, je travaille sur un projet de série avec des ados et on a essayé de voir quelle série nous avions en commun. Et on n’en a trouvé aucune.
Fabien 13:42 À ce point-là. Ça veut dire qu’il y en a trop.
Laurent 13:46 Il y en a trop. Il y a beaucoup trop de séries. Et à la fois, les séries sont sur un public qui est fragmenté. C’est-à-dire que chacun choisit la série qui est la sienne, mais ce ne sera pas celle de son voisin en fait. Donc ça fédère un peu moins.
Fabien 14:16 Et donc on a beaucoup moins de choses en commun. Ok, donc le film finalement il reste encore présent aujourd’hui pourtant. Donc les gens parlent toujours de cinéma ?
Laurent 14:27 Alors moi effectivement, quand je parle de cinéma avec des copains ou des connaissances et qu’on parle d’un film, le film crée toujours cette idée d’échange et de partage en fait.
Fabien 14:43 Soit le film on l’a vu, et on est d’accord, on n’est pas d’accord, il se passe un truc. Donc finalement l’expérience cinéma est un peu toujours la même ?
Laurent 14:52 Alors l’expérience cinéma est toujours la même, tout à fait. C’est celle effectivement d’une expérience de groupe qui amène à confronter les points de vue, les avis et à être sur une idée du partage. Dire tout le bien d’un film pour donner envie à l’autre de ressentir ce même plaisir en fait. Voilà. Et ça, c’est toujours là. Et puis, dans la mesure où le régime des images a changé, c’est-à-dire qu’on est en train de basculer sur une fabrication des images qui se fait avec l’intelligence artificielle. On est en train de basculer sur une fabrication des images qui a une durée de vie beaucoup plus courte. Il faut le dire aussi.
Fabien 15:40 En salle, tu veux dire ?
Laurent 15:42 En salle et sur les plateformes. C’est-à-dire que la durée d’un film sur une plateforme est très très courte. Et d’ailleurs, dans la mémoire des spectateurs, elle est aussi très très courte. Les films ou les séries vus sur plateforme laissent une trace qui est très fugace dans la mémoire de ceux qui les voient en fait. Et ça, ça pose effectivement des questions par rapport à quelle est la place du cinéma aujourd’hui.
Fabien 16:13 Et alors comment tu vois l’évolution du cinéma ? Est-ce qu’il va perdurer ? Peut-être qu’il y a 20 ans, il y a des gens qui disaient que ça allait mourir. Bon, il est toujours là. Les gens vont toujours au cinéma, malgré les plateformes, malgré les séries. Donc c’est bien qu’il y a quand même une volonté de se retrouver à plusieurs, je ne sais pas.
Laurent 16:35 Il faut dire que le cinéma a un certain nombre d’avantages qu’on ne trouve pas ailleurs. Le cinéma amène un investissement critique et affectif que tu n’as pas ailleurs en fait. C’est-à-dire qu’un film, si ça laisse des traces, c’est parce que ça produit des émotions extrêmement fortes. Et puis ça amène aussi une réflexion. Un film, c’est aussi un objet qui produit de la pensée en fait.
Fabien 17:05 Oui, mais pourquoi les gens finalement se déplacent alors qu’ils pourraient avoir peut-être leurs vidéoprojecteurs de plus en plus chez eux ? Ils sont bien installés et malgré tout il y a quand même cette envie de se retrouver avec d’autres gens.
Laurent 17:18 Ah oui oui, moi sur les séances que je peux faire, par exemple, en tant que passeur de réflexion sur les films, les publics sont très différents. Parfois j’ai des salles avec 30 spectateurs, et puis, je sais qu’il y a certains matins où j’ai des salles avec 200 spectateurs.
Fabien 17:35 Ouais, donc là, l’expérience n’est pas la même, quoi.
Laurent 17:38 L’expérience n’est pas du tout la même. Et je vois bien effectivement le visage des spectateurs quand ils sortent de la salle après avoir vu un film et après en avoir parlé. Après avoir évalué tout ce que le film développe en nous en termes de réflexion, en termes de questionnement, mais aussi en termes de plaisir et en termes de désir d’autres films. Et les gens, quand ils sortent de la salle, ils ont une forme d’épanouissement que tu n’as pas chez toi.
Fabien 18:10 Oui, c’est sûr. Mais même moi, quand je regarde un film chez moi, le générique se termine, j’éteins le matos et je passe à autre chose. Alors que quand tu sors d’une salle de cinéma, le film continue à se déployer en toi.
Fabien (continue) 18:36 Et au niveau technologique, le cinéma a quand même évolué, il y a des lunettes 3D, il y a du son multicanal, est-ce que tu penses que ça va aller encore plus loin ou là on arrive à une sorte de plafond de verre ? Est-ce que ça va être de plus en plus immersif ? Est-ce que c’est important ?
Laurent 18:53 Pour moi, ce n’est pas important. Les derniers articles un peu techniques et théoriques que j’ai pu lire là-dessus, c’est qu’effectivement on arrive à une limite, c’est-à-dire qu’on est capable d’avoir des améliorations techniques.
Fabien 19:10 Est-ce qu’on doit se mettre dans un casque, s’isoler de la réalité ? Non, pour toi non.
Laurent 19:15 Ah non, pour moi non. Pour moi non, effectivement. Je pense qu’on est déjà isolé du monde dans une salle de cinéma en fait. Et on ne peut pas non plus s’isoler davantage. Dans ce cas-là, ça veut dire qu’on est sur un autre mouvement qui est celui de retourner dans le ventre de sa mère. Et là, effectivement, ce n’est plus une question d’ouverture vers le monde. C’est une question de repli mortifère, de mon point de vue.
Fabien 19:40 Donc pour toi, les casques comme ça de réalité augmentée et tout, non, non, ça c’est autre chose.
Laurent 19:47 Pour moi, là, ça renvoie plus aux origines du cinéma. C’est-à-dire que le cinéma, c’est quelque chose qui vient du cirque, en fait. Venez voir un film sous une tente et vous allez voir des choses que vous n’avez jamais vues. C’est le côté un peu exceptionnel, on va vous en mettre plein les yeux. Les expériences immersives ou l’IMAX, c’est ça en fait. C’est la dernière version du cinéma qui est le cinéma du cirque. Mais le cinéma, ce n’est pas que le cirque, le cinéma, c’est aussi un outil qui enregistre le réel. Et c’est là où, pour moi, le cinéma aujourd’hui a encore une fonction qui est essentielle pour comprendre le monde, pour le mettre en perspective.
Fabien 20:30 Que ce soit du documentaire ou de la fiction ?
Laurent 20:32 Que ce soit du documentaire ou de la fiction. J’ai donné deux exemples qui m’ont frappé ces derniers temps. L’année dernière, il y a eu le dossier 137 de Dominik Moll qui est sorti, je ne sais pas si tu en as entendu parler, une fiction française sur une enquête de la police des polices après les manifestations des Gilets jaunes. C’est une fiction grand public, c’est un film grand public. Et il y a dans le film quelque chose qui est tout à fait étonnant, c’est que tu sais, dans un film il y a des plans de paysage, de décors. Et tous les plans, quasiment tous les plans de décor, qui sont des plans de choses banales, on voit un parking, on voit des pavillons. Tous les plans sont moches. Ils sont d’une laideur incroyable. Mais on comprend que les plans sont volontairement moches en fait. C’est-à-dire qu’ils ne cherchent jamais à embellir l’objet qu’ils sont en train de filmer.
Fabien 21:35 D’accord.
Laurent 21:36 Et alors on pourrait s’arrêter là, sauf que c’est un film qui quand même revient sur l’épopée des Gilets jaunes. C’est un film qui questionne la place de la police et de la répression par rapport à ce mouvement social. Et on se rend compte qu’en fait, ces plans moches nous montrent la laideur de la France de Macron.
Fabien 22:10 Ah d’accord, on finit le sujet sur une note politique.
Laurent 22:13 Tout simplement, en fait. Et dans le film, ce n’est pas dit. C’est simplement suggéré par la façon dont les plans sont composés. Et ça fait lien et ça fait sens avec l’arrière-plan du film.
Fabien 22:25 Donc au final, ce qui compte, c’est l’histoire ?
Laurent 22:28 Alors non, ce n’est pas l’histoire, c’est la façon dont on voit les choses en fait, et ce qu’on peut en faire. J’ai un autre exemple. Je ne sais pas si toi, tu essaies de voir un petit peu ce qui se passe au Moyen-Orient en ce moment, de voir des images des Émirats Arabes Unis, du Qatar, du Liban, de l’Iran bien sûr. Et moi, les images que je vois m’apprennent assez peu de ce qu’est cette guerre en fait. Ce qui se passe, c’est aussi parce que le travail des journalistes fait qu’ils sont obligés de protéger leurs sources, donc tu as beaucoup d’images qui sont floutées à différents endroits pour mettre en valeur une voix. Et en fait, pour avoir une idée de ce qui se passait actuellement au Moyen-Orient, je suis allé chercher un film documentaire des années 90 d’un cinéaste, un film qui s’appelle Leçons de ténèbres de Werner Herzog, et c’est un film qu’il avait tourné au Koweït, à l’époque où l’armée irakienne avait mis le feu aux puits de pétrole du Koweït.
Fabien 23:30 D’accord.
Laurent 23:31 Et le film est composé uniquement de plans en hélicoptère qui avancent dans ces territoires qui sont consumés par les flammes et qui sont noyés par le pétrole qui se diffuse en fait. Et là j’ai eu vraiment l’impression de voir ce qui se joue actuellement au Moyen-Orient. Quand les drones irakiens détruisent des centres pétroliers aux Émirats Arabes Unis, ce sont des images qu’on ne voit pas, qu’on ne peut pas faire maintenant, et donc du coup il faut aller chercher dans le cinéma d’hier pour avoir une idée de ce que ça représente aujourd’hui en fait.
Fabien 24:20 Oui donc c’est intéressant. Alors comment tout ça va évoluer ?
Laurent 24:25 Je ne sais pas, je suis très mauvais pour les prédictions.
Fabien 24:30 En tout cas, tu reviendras peut-être nous parler de films, de fiction, de documentaires, pour peut-être faire des analyses critiques. En tout cas, ce sera avec plaisir de te retrouver.
Laurent 24:42 Avec grand plaisir, oui.
Fabien 24:45 Merci pour ce partage sur le cinéma, Laurent, et puis à très bientôt.
Laurent 24:50 À très bientôt. Salut. Au revoir.
Résumé de l’épisode : Le cinéma entre passé, présent et futur
La naissance d’une passion cinéphile
Laurent raconte sa découverte du 7e art à travers les émissions nocturnes à la télévision et les locations de VHS entre amis. Une époque où l’accès aux films ressemblait à un « jardin interdit » fascinant.
Pellicule vs Numérique : la mutation de l’image
Le passage au numérique a rendu l’image plus nette mais plus froide. Laurent illustre l’importance de la texture originelle en racontant comment il a projeté la version pellicule 35mm de Terminator 2 à son fils pour conserver la « chaleur » de l’œuvre.
L’impact des séries sur l’expérience collective
Il y a 30 ans, le cinéma fédérait autour de discussions à la machine à café. Aujourd’hui, la surabondance des séries sur les plateformes de streaming a fragmenté le public, faisant perdre ce lien social et cette œuvre commune.
La salle obscure, un lieu de communion irremplaçable
Malgré le confort du home-cinéma, la salle reste un espace vital de partage émotionnel. Laurent s’oppose d’ailleurs fermement aux casques de réalité virtuelle, qu’il juge isolants, préférant un cinéma qui ouvre sur le monde.
L’image pour décrypter le réel
Pour conclure, Laurent rappelle que le cinéma reste un outil puissant pour comprendre notre époque. Il s’appuie sur la laideur volontaire des plans chez Dominik Moll pour illustrer un climat social, ou sur les documentaires de Werner Herzog pour éclairer les conflits actuels au Moyen-Orient.