Voicing en quartes

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Le voicing en quartes (en anglais quartal voicing ou quartal harmony) désigne une technique d’harmonisation et de disposition d’accord dans laquelle les notes ne sont plus empilées par intervalles de tierces — comme dans l’harmonie tonale traditionnelle — mais par intervalles de quarte juste (5 demi-tons), parfois colorée d’une quarte augmentée (triton, 6 demi-tons). Devenue emblématique du jazz modal des années 1960 sous l’impulsion de pianistes comme McCoy Tyner, Bill Evans, Herbie Hancock et Chick Corea, cette approche transforme radicalement la couleur d’un accord : elle gomme la hiérarchie fonctionnelle classique, suspend la sensation de résolution et ouvre la porte à une harmonie modale, ouverte et ambiguë, parfaitement adaptée à l’improvisation contemporaine.

Origine et contexte historique

L’harmonie occidentale s’est longtemps construite sur l’empilement de tierces : un accord parfait majeur (Do-Mi-Sol) ou un accord de septième (Do-Mi-Sol-Si) sont autant de structures tertiaires. Pourtant, dès le début du XXe siècle, des compositeurs comme Claude Debussy, Maurice Ravel, Béla Bartók et plus tard Paul Hindemith ont commencé à explorer des structures alternatives — notamment quartales — pour rompre avec la pesanteur tonale de la fin du romantisme.

Mais c’est dans les années 1959-1965, avec l’avènement du jazz modal et la publication d’albums comme Kind of Blue (Miles Davis, 1959) et The Real McCoy (McCoy Tyner, 1967), que le voicing en quartes est devenu un véritable langage. Sur le morceau So What, le pianiste Bill Evans installe ce qui restera la signature sonore de cette technique : un accord de cinq notes empilées en quartes (le fameux « So What chord ») qui devient l’archétype du voicing modal.

Construction d’un voicing en quartes

Le principe d’empilement

Pour construire un voicing en quartes, on choisit une note de départ, puis on empile successivement des intervalles de quarte juste. Les notes ne sont plus reliées par leur fonction (fondamentale, tierce, quinte, septième) mais par une distance intervallique constante.

  • Voicing à 3 sons : Do – Fa – Si♭ (deux quartes justes superposées)
  • Voicing à 4 sons : Ré – Sol – Do – Fa
  • Voicing à 5 sons (« So What chord ») : Mi – La – Ré – Sol – Si (quatre quartes justes plus une tierce majeure au sommet)

Quarte juste vs quarte augmentée

Lorsqu’on empile des quartes strictement justes à partir d’une note de la gamme majeure, on rencontre rapidement une quarte augmentée (triton). Par exemple, dans la gamme de Do majeur : Fa-Si est une quarte augmentée. Cette tension est volontairement intégrée dans l’harmonie quartale : elle apporte une couleur modale caractéristique sans rompre la cohérence du voicing.

Voicing en quartes et modes

Le voicing en quartes s’épanouit pleinement dans le contexte de la Chord-Scale Theory et du jazz modal. Chaque mode produit une couleur quartale spécifique, qu’il convient d’associer à la fonction harmonique recherchée.

  • Mode dorien : terrain idéal pour les voicings quartaux. Les empilements de quartes sur les degrés de Ré dorien (Ré-Sol-Do-Fa) sonnent immédiatement « modal jazz ».
  • Mode phrygien : produit des voicings sombres et hispanisants, très utilisés dans le flamenco-jazz.
  • Mode lydien : la quarte augmentée naturelle du mode crée des voicings lumineux et planants, très prisés dans la musique de film (Hans Zimmer, Thomas Newman).
  • Mode mixolydien : sur un accord de dominante, le voicing en quartes adoucit la résolution et brouille la fonction tonale classique.

Applications instrumentales

Au piano

C’est l’instrument roi de l’harmonie quartale. McCoy Tyner répartit traditionnellement les voicings entre les deux mains : la main gauche pose une quinte juste ouverte (ou un voicing de deux quartes) dans le registre grave, tandis que la main droite empile trois ou quatre quartes dans le médium-aigu. Cette répartition libère un grand espace fréquentiel central, idéal pour la contrebasse et la voix du soliste.

À la guitare

L’accordage standard de la guitare (en quartes pour cinq cordes sur six) facilite naturellement les voicings quartaux. Des guitaristes comme John Scofield, Pat Metheny ou Kurt Rosenwinkel exploitent intensivement ces empilements pour leurs accompagnements modaux.

Dans l’arrangement et la production en home studio

En MAO, les voicings en quartes sont devenus un outil incontournable pour les compositeurs travaillant dans Logic Pro, Ableton Live ou Cubase. Sur des nappes de synthétiseur, des chœurs samplés ou des cordes virtuelles, l’harmonie quartale apporte une épaisseur cinématographique sans surcharger le mixage. Elle est particulièrement efficace en post-production audiovisuelle, dans la composition de bandes originales et dans la musique électronique ambient.

Avantages et caractéristiques sonores

  • Ambiguïté tonale : un voicing en quartes ne désigne pas clairement une fondamentale unique, ce qui permet à un même accord de fonctionner sur plusieurs degrés différents.
  • Ouverture spatiale : les intervalles de quarte (5 demi-tons) sont plus larges que les tierces (3 ou 4 demi-tons), ce qui crée une sonorité aérée et moderne.
  • Compatibilité modale : ces voicings se prêtent particulièrement bien aux contextes modaux où l’absence de cadence parfaite (V-I) demande des structures harmoniques plus statiques.
  • Effet « suspendu » : sans tierce explicite, l’accord ne sonne ni majeur ni mineur, ce qui rappelle la fonction des accords sus (suspended).

Limites et précautions

Le voicing en quartes n’est pas un outil universel. Dans un contexte tonal très marqué (un standard de jazz à la grille bebop, par exemple), son ambiguïté peut affaiblir la conduction harmonique. Il convient de l’employer avec discernement : il prend tout son sens sur des sections statiques, des pédales harmoniques, des modulations modales ou des passages d’improvisation libre. À l’inverse, sur un anatole ou un blues progressif, on lui préférera des voicings plus tertiaires (Drop 2, Block Chords) qui soutiennent mieux la marche harmonique.

Pour aller plus loin

Pour intégrer le voicing en quartes à votre vocabulaire d’arrangeur ou d’improvisateur, il est recommandé de pratiquer l’empilement de quartes sur chaque degré d’un mode (par exemple Ré dorien) et d’identifier auditivement les voicings qui contiennent une quarte augmentée. L’écoute analytique d’enregistrements clés — Maiden Voyage (Herbie Hancock), Passion Dance (McCoy Tyner) ou Dolphin Dance — reste l’un des moyens les plus efficaces d’intégrer cette esthétique dans son jeu.

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