Terme du glossaire
Michel Legrand
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Michel Legrand occupe une place inhabituelle dans la musique de film : sa grammaire harmonique vient directement du jazz, et il ne l’a jamais diluée en arrivant sur un plateau de cinéma. Chez lui, un accord sert rarement de simple support ; il prépare un basculement, contredit la scène ou relance une phrase que la mélodie voudrait conclure. C’est ce qui rend son catalogue instructif pour qui compose en home studio : on y observe, sous des mélodies très chantantes, une harmonie qui bouge presque en permanence sans jamais devenir illisible.
L’artiste
Michel Legrand naît à Bécon-les-Bruyères, à Courbevoie, le 24 février 1932 et meurt à Neuilly-sur-Seine le 26 janvier 2019. Il entre au Conservatoire de Paris au début des années 1940 et y suit notamment l’enseignement de Nadia Boulanger, la pédagogue qui a également formé Aaron Copland, Astor Piazzolla et Quincy Jones. Il remporte trois Oscars : la meilleure chanson pour The Windmills of Your Mind (L’Affaire Thomas Crown, 1969), la meilleure musique pour Un été 42 (1972), puis la partition de chansons de Yentl (1984). Il reçoit par ailleurs cinq Grammy Awards.
Sa collaboration avec le réalisateur Jacques Demy structure une grande partie de son œuvre française : Lola (1961), Les Parapluies de Cherbourg (1964), Les Demoiselles de Rochefort (1967) et Peau d’âne (1970). Les Parapluies de Cherbourg, Palme d’or à Cannes en 1964, est intégralement chanté : le film ne comporte pas une seule ligne de dialogue parlé. Cette contrainte de forme est le point de départ de tout ce qui suit.
Quand l’harmonie remplace le dialogue
Un film entièrement chanté pose un problème d’écriture très concret : il faut mettre en musique des répliques ordinaires, y compris celles qui n’ont aucune charge lyrique. Legrand résout ce problème en déportant la fonction dramatique sur l’harmonie. La ligne vocale reste proche de la prosodie parlée, souvent syllabique et resserrée sur peu de notes, pendant que les accords, eux, ne cessent de se déplacer. Ce que le dialogue ne dit pas, la basse et les tensions d’accord le disent : une cadence qui n’aboutit pas, une dominante qui se résout ailleurs que prévu, un mode majeur qui vire au mineur sur un mot anodin.
Le second levier est la modulation. Dans Les Parapluies de Cherbourg comme dans Les Demoiselles de Rochefort, un même thème revient plusieurs fois au fil du film, rarement dans le même environnement tonal. Transposer une reprise, c’est obtenir une intensité supplémentaire sans rien changer à la mélodie ni à l’orchestration : le procédé est économique et audible par n’importe quel spectateur, même sans formation. Pour un compositeur en home studio, c’est une leçon directe — la montée d’intensité ne passe pas obligatoirement par l’ajout de pistes.
Troisième levier, la densité verticale. Legrand écrit peu d’accords à trois sons. Les septièmes, neuvièmes, onzièmes augmentées et treizièmes sont sa matière courante, ce qui donne à ces partitions une couleur immédiatement reconnaissable et les rapproche davantage d’un arrangement de big band que d’une musique de film symphonique de son époque.
Le pianiste de jazz derrière le compositeur de films
Cette grammaire n’est pas un vernis : Legrand est un pianiste et un arrangeur de jazz en exercice. En juin 1958, avant les films de Demy, il enregistre à New York l’album Legrand Jazz, sur lequel jouent notamment Miles Davis, John Coltrane et Bill Evans. Legrand n’y est pas invité comme compositeur mais comme arrangeur : il réécrit des standards existants — ‘Round Midnight de Thelonious Monk, Django de John Lewis, Nuages de Django Reinhardt — pour un effectif élargi.
Le détail compte, car réarranger un standard suppose exactement ce qu’on retrouvera dans les films : conserver une mélodie connue en changeant ce qu’il y a dessous. C’est la définition même de la réharmonisation. Enchaînements ii-V-I et leurs chaînes, dominantes secondaires, substitutions tritoniques, accords de passage chromatiques : ce vocabulaire, Legrand le pratique en studio de jazz dès 1958, et il l’applique ensuite à des chansons destinées au grand public sans en abaisser le niveau de complexité.
Écrire une mélodie qui supporte une harmonie mouvante
Une harmonie qui module beaucoup fragilise la mélodie : à chaque changement de centre tonal, la ligne risque de perdre son identité. Legrand contourne le problème par une économie mélodique frappante. Ses thèmes reposent souvent sur un petit ambitus, sur des notes répétées, et surtout sur des notes communes à plusieurs accords. Une même hauteur peut être la tierce d’un accord, puis la neuvième du suivant, puis la septième du troisième : la note ne bouge pas, sa fonction change, et c’est l’harmonie qui produit le mouvement.
Le second principe est la longueur de phrase. Là où la chanson de variété découpe en périodes carrées de quatre mesures, Legrand écrit des phrases qui refusent de se poser : la mélodie arrive sur ce qui ressemble à une conclusion, l’accord placé dessous n’est pas la tonique attendue, et la phrase repart. C’est la raison pour laquelle ses thèmes semblent longs à mémoriser puis deviennent impossibles à oublier — l’oreille a dû suivre un trajet, pas mémoriser une formule.
Un test simple pour s’en rendre compte : jouez l’une de ses mélodies au piano, seule, sans accompagnement. Beaucoup paraissent alors étrangement neutres. C’est le signe que l’information expressive était dans l’harmonie, pas dans la ligne — l’inverse exact de ce que produisent la plupart des maquettes de home studio, où la mélodie porte tout et où les accords se contentent de suivre.
Ce qu’on en retient pour sa propre écriture
- Faites bouger les accords, pas la mélodie. Prenez un thème de huit mesures déjà écrit, gelez-le, et cherchez trois harmonisations différentes en dessous. Vous obtiendrez trois climats sans toucher une seule note de la ligne.
- Transposez la reprise plutôt que d’empiler les pistes. Avant d’ajouter des cordes ou des cuivres au dernier refrain, essayez de le remonter d’un ton ou d’un demi-ton et de préparer cette arrivée par une dominante empruntée. L’effet d’intensité est souvent supérieur pour un coût d’arrangement nul.
- Repérez vos notes communes avant de moduler. Identifiez la note de la mélodie qui appartient aux deux tonalités, et faites-en le pivot du changement. C’est le procédé qui rend les modulations de Legrand fluides plutôt que brutales.
Ces trois réflexes relèvent du même socle : savoir ce qu’on met sous une mélodie et pourquoi. C’est précisément le programme de la formation Piano et Harmonie en home studio, qui part du clavier pour aller vers la réharmonisation et les enchaînements empruntés au jazz. Si la partie technique vous manque encore pour maquetter ces essais rapidement, le cours en ligne gratuit Bien démarrer sur Logic Pro donne le socle nécessaire, et la formation Logic Pro prend le relais pour l’écriture MIDI et l’orchestration. Pour élargir l’écoute, les fiches consacrées à Quincy Jones et à Michel Petrucciani prolongent utilement ce rapport entre arrangement et harmonie de jazz.
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