Terme du glossaire

Gnawa

1 category

Mis à jour le

Le gnawa est la musique des confréries marocaines issues des populations d’Afrique subsaharienne déportées vers le Maroc par les routes transsahariennes. Elle repose sur un luth-basse à trois cordes appelé guembri, des castagnettes de fer nommées qraqeb, et un chant responsorial entre un maître et son chœur. Inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en décembre 2019, elle nourrit depuis les années 1990 une famille entière de fusions jazz, rock et électroniques.

Qu’est-ce que le gnawa ?

Le gnawa n’a pas de date de naissance. Il se forme progressivement au Maroc à partir du XVIe siècle, dans les communautés descendant de personnes réduites en esclavage et amenées d’Afrique de l’Ouest et du Sahel. Elles se structurent en confréries, avec leurs lieux, leurs maîtres et leur répertoire, autour de trois foyers principaux : Marrakech, Essaouira et Tanger. Le mot est discuté : on le rattache généralement à une racine amazighe désignant les populations noires, sans certitude.

Le cadre d’origine n’est pas le concert, c’est le rituel. La lila, aussi appelée derdeba, est une cérémonie qui dure toute une nuit. Elle s’ouvre par une procession aux tambours et aux qraqeb, puis le guembri prend la direction et enchaîne des suites consacrées aux esprits, les mlouk, regroupées par couleurs, sept selon la formulation la plus courante. L’objectif est thérapeutique autant que musical : la répétition et l’accélération conduisent à la transe.

Celui qui dirige est le maâlem, le maître. Il joue le guembri, chante la phrase que le chœur lui renvoie, et décide du moment où l’on change de suite ou de tempo. Parmi les figures les plus enregistrées : Maâlem Mahmoud Guinia, né en 1951 et mort à Essaouira en 2015, et Maâlem Abdellah El Gourd à Tanger. La sortie hors du rituel s’accélère à la fin des années 1960, puis avec le Festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira, dont la première édition a lieu en 1998.

Les caractéristiques musicales

Le rythme

Le gnawa se joue sur une tension permanente entre binaire et ternaire. Les qraqeb appliquent deux familles de motifs : un motif à quatre frappes calé sur chaque temps du guembri, et un motif à trois frappes, noté en 2/4 ou en 6/8. Superposés à une ligne de guembri qui découpe la mesure autrement, ils produisent ce balancement où l’oreille hésite entre les deux lectures.

Le tempo n’est pas fixe : dans une lila, une pièce démarre lentement et monte pendant plusieurs minutes jusqu’à un point de rupture. C’est le contraire d’un morceau calé à un BPM constant, et le premier réflexe à désapprendre pour en produire une maquette.

L’harmonie

Il n’y a pratiquement pas d’harmonie au sens des accords qui s’enchaînent. Le matériau mélodique est majoritairement pentatonique, le plus souvent mineur, et la pièce tient sur un seul centre tonal. La gamme pentatonique mineure de La, soit La, Do, Ré, Mi, Sol, suffit à couvrir le vocabulaire de base.

Ce qui remplace la progression d’accords, c’est la ligne de guembri : un ostinato de deux à quatre mesures, répété des dizaines de fois, qui tient à la fois la basse, le riff et le repère rythmique. Par-dessus, le maâlem chante une phrase courte et le chœur répond. Si vous produisez une fusion et tenez à poser des accords, restez sobre : un i tenu, en La mineur par exemple, et au plus un passage vers le bVII, soit Am puis G. Dès que l’on ajoute des II-V, on quitte le gnawa.

L’instrumentation

  • Le guembri, aussi appelé sintir ou hajhouj : luth-basse à trois cordes, caisse en bois évidée, table faite d’une peau, souvent de chameau. Le pouce frappe la corde grave pendant que les doigts détachent les notes, ce qui en fait autant une percussion qu’un instrument à cordes. Un accessoire métallique à anneaux, fixé au manche sur beaucoup d’exemplaires, ajoute un grésillement.
  • Les qraqeb : castagnettes de fer, une paire dans chaque main, tenues par les membres du chœur qui chantent et dansent en même temps. Elles ne sont pas un ornement, elles sont le moteur.
  • Le tbel, ou ganga : tambour à deux peaux frappé avec des baguettes, surtout dans la procession d’ouverture.
  • Les voix : le maâlem et son chœur, en appel et réponse constant.

Gnawa, afrobeat et rumba congolaise : ce qui les sépare

Ces trois musiques sont africaines et reposent sur la répétition, sans se ressembler. Le gnawa est une pratique rituelle antérieure au XXe siècle, acoustique, sans batterie, guitare ni cuivres, où un seul instrument grave assure la basse et la mélodie sur un centre tonal unique. L’afrobeat est né au Nigeria à la fin des années 1960 dans un format d’orchestre : batterie, basse électrique, guitares, percussions et cuivres. La rumba congolaise s’organise autour de guitares en arpèges et d’une section rythmique héritée des disques cubains. En clair : si votre morceau a des cuivres arrangés, ce n’est pas du gnawa ; s’il a trois guitares qui s’entrelacent, non plus.

Reproduire le gnawa en home studio

Autant le dire franchement : ni Logic Pro ni MainStage ne contiennent de guembri ou de qraqeb, et aucun patch d’usine ne porte ces noms. Vous travaillerez par échantillonnage et par substitution.

Le tempo et la grille

Réglez 100 BPM pour commencer : un point de départ pour une maquette, pas une norme du genre. Travaillez en 12/8, ou en 4/4 avec une grille en croches ternaires. Puis, dans la piste Tempo de Logic Pro, créez deux ou trois points pour monter de 96 à 112 sur trois minutes. Cette montée n’est pas un effet, c’est la forme même de la musique.

Le guembri

La meilleure solution est Quick Sampler ou Sampler, avec un échantillon de guembri enregistré ou acheté. Écrivez la ligne entre le Mi1 et le La2, en boucle de deux ou quatre mesures. Ajoutez une saturation légère avec Bass Amp Designer ou Phat FX pour le grésillement, puis un Channel EQ : relief à 80-120 Hz pour le corps, creux léger vers 300-500 Hz, petit relief vers 2-4 kHz pour l’attaque. Un compresseur à 3:1, attaque autour de 20 ms, laisse passer le transitoire.

Sans échantillon, une basse acoustique jouée au pouce, ou ES2 sur une onde triangulaire avec enveloppe percussive, dépanne. Ne posez jamais de sub par-dessous : le guembri occupe seul cet espace.

Les qraqeb

Construisez un kit dans Drum Machine Designer ou Ultrabeat à partir d’échantillons métalliques. À défaut, superposez un tambourin à cymbalettes et un shaker : le grain passe. Jouez un flux continu, douze frappes par mesure en 12/8, avec des accents réguliers plutôt qu’une frappe uniforme.

Doublez la piste, panoramisez les deux copies à environ 40 % à gauche et à droite, et décalez la seconde de 10 à 20 ms : ce petit flou fait l’effet de groupe. Côté quantification, calez sur une grille en croches ou double-croches de triolet, mais réduisez la force de quantification autour de 80 % dans l’inspecteur de région. Une grille à 100 % transforme les qraqeb en machine.

Le tbel, les voix et l’espace

Pour le tbel, un tom grave dans Drum Kit Designer joué en frappes espacées suffit, à réserver à l’introduction et aux relances. Pour le chant, enregistrez la phrase du soliste sur une piste, puis la réponse du chœur sur trois ou quatre prises étalées dans le stéréo, sans les aligner.

Pour l’espace, visez une pièce, pas une cathédrale. Dans Space Designer ou ChromaVerb, une réverbération de 1,2 à 1,8 seconde, un pré-délai de 20 à 30 ms et un envoi entre 12 et 18 % conservent la sensation de lieu clos qui est celle du rituel.

Sur scène avec MainStage

MainStage partage la bibliothèque de Logic Pro, donc les mêmes limites et les mêmes solutions : votre guembri échantillonné se recharge tel quel dans un patch. Créez un concert avec un patch par suite, placez les boucles de qraqeb dans le module Playback, et gardez une commande au pied pour changer de patch sans lâcher le clavier. C’est le type de configuration travaillé dans la formation Live Loops et MainStage, et le cours Bien démarrer sur Logic Pro en couvre les bases.

Artistes et morceaux de référence

  • Maleem Mahmoud Ghania et Pharoah Sanders, The Trance of Seven Colors (1994) : l’enregistrement le plus cité pour entrer dans cette musique.
  • Randy Weston et Abdellah El Gourd, The Splendid Master Gnawa Musicians of Morocco (1994) : la rencontre avec le piano jazz.
  • Hassan Hakmoun, Gift of the Gnawa (1991) puis Trance (1993) : un maâlem installé à New York, tôt porté vers les scènes occidentales.
  • Gnawa Diffusion, Souk System (2003) : le groupe fondé à Grenoble en 1992 autour d’Amazigh Kateb, entre transe gnawa, chaâbi, raï et rock.
  • Mahmoud Guinia, Floating Points et James Holden, Marhaba (2015) : la porte d’entrée côté musiques électroniques.
  • Bab L’Bluz, Nayda! (2020) : une lecture rock et contemporaine, sur des instruments de la famille du guembri.

Questions fréquentes

Gnawa ou gnaoua, quelle est la bonne orthographe ?

Les deux désignent la même chose. « Gnaoua » est la transcription francisée, employée au Maroc et retenue par l’UNESCO dans son intitulé français. « Gnawa » est la graphie la plus répandue à l’international et dans les catalogues de disques. Choisissez-en une et gardez-la sur tout un projet.

Peut-on faire du gnawa sans guembri ?

Vous pouvez en approcher la couleur avec une basse échantillonnée ou un synthé, et beaucoup de productions fusion le font. Mais la peau du guembri, son attaque au pouce et son grésillement font partie de l’identité sonore. Sans lui, vous obtenez un morceau inspiré du gnawa, ce qui reste un objectif légitime.

Le gnawa est-il en 4/4 ou en 6/8 ?

Les deux lectures sont défendables, et c’est justement le point. Les motifs de qraqeb se répartissent entre une figure à quatre frappes et une figure à trois frappes, que les transcriptions notent en 2/4 ou en 6/8 selon celle qu’elles privilégient. En home studio, écrivez en 12/8 : vous couvrez les deux.