Terme du glossaire
Ragtime
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Le ragtime est un style de piano écrit, apparu dans les communautés afro-américaines des États-Unis à la fin du XIXe siècle, où une main gauche régulière héritée de la marche soutient une main droite décalée. Il s’organise en thèmes successifs de seize mesures et se joue sans swing, en valeurs égales. Il a servi de terrain d’entraînement à la génération qui allait inventer le jazz.
Qu’est-ce que le ragtime ?
Le ragtime se développe dans les communautés afro-américaines des États-Unis entre le début des années 1890 et la fin des années 1910, avec la vallée du Mississippi, Saint-Louis et Sedalia (Missouri) comme foyers principaux. Aucun acte de naissance ne lui est attaché : le style se cristallise à partir du cakewalk, des marches de fanfare popularisées par John Philip Sousa et de pratiques de piano syncopé qui circulaient bien avant d’être imprimées. « Mississippi Rag » de William Krell et « Harlem Rag » de Tom Turpin, publiés en 1897, sont souvent cités comme les premiers rags édités — des titres de « premier » qui restent disputés.
La figure centrale est Scott Joplin, né vers 1868 au Texas et mort à New York le 1er avril 1917. Son « Maple Leaf Rag », publié en 1899 par l’éditeur John Stark, fixe le modèle du classic rag. Joplin signe plus de quarante rags, un recueil d’exercices intitulé School of Ragtime (1908) et un opéra, Treemonisha, dont la partition chant-piano paraît en 1911 mais qui ne sera monté intégralement que dans les années 1970 ; un prix Pulitzer spécial lui est décerné à titre posthume en 1976. James Scott et Joseph Lamb complètent avec lui le trio des compositeurs de référence.
Le jazz éclipse le ragtime dans les années 1920 sans le faire disparaître. Il revient au premier plan au début des années 1970 : l’album Piano Rags by Scott Joplin de Joshua Rifkin (Nonesuch, novembre 1970) devient le premier disque millionnaire du label, et le film L’Arnaque (The Sting, 1973), dont Marvin Hamlisch adapte plusieurs rags de Joplin, place la bande originale en tête du classement des albums Billboard en 1974.
Ragtime, blues et jazz : ce qui les distingue
Ces styles sont contemporains et se sont nourris les uns des autres, mais ils ne fonctionnent pas de la même façon. Le blues est une musique de tradition orale, vocale avant d’être instrumentale, bâtie sur une grille de douze mesures, des blue notes et des hauteurs volontairement instables. Le ragtime est son opposé formel : une musique écrite, éditée en partitions, sans blue notes, dont la valeur marchande était la feuille de papier vendue aux pianistes amateurs. Le jazz ajoutera aux deux ce que le ragtime n’a pas : l’improvisation et le swing. Un rag joué en swing n’est plus un rag. Sa main gauche régulière, elle, traversera le boogie-woogie jusqu’au piano du rock’n’roll.
Les caractéristiques musicales
Le rythme
Les rags sont notés en 2/4, parfois en 4/4, avec une indication de marche. Les tempos usuels vont de 80 à 100 BPM à la noire ; Joplin a fait imprimer sur plusieurs partitions un avertissement resté célèbre, dans l’esprit de « ne jouez pas ce morceau vite, il n’est jamais correct de jouer le ragtime vite ». Les versions rapides qu’on entend souvent viennent des rouleaux de piano mécanique et des reprises de music-hall, pas de l’auteur.
Le principe rythmique tient en deux couches. La main gauche marque un balancement régulier : note de basse sur les temps forts, accord sur les temps faibles, soit le fameux « oum-pah » ; en 4/4, basse sur 1 et 3, accord sur 2 et 4. La main droite place ses accents entre ces appuis, avec des groupements de doubles-croches en 3 + 3 + 2 qui décalent la mélodie d’une croche par rapport à la pulsation. Point capital : toutes ces valeurs sont égales. Le ragtime ne swingue pas.
L’harmonie
L’harmonie du ragtime est diatonique, proche de celle des marches et de la musique de salon : I, IV, V, quelques septièmes diminuées en passage, et surtout de longues chaînes de dominantes secondaires. En do majeur, la chaîne type est E7 – A7 – D7 – G7 – C : chaque septième appelle la suivante d’une quinte descendante. C’est ce moteur, plus que la mélodie, qui donne au ragtime son avancée continue.
La forme est tout aussi codifiée. Un rag enchaîne trois ou quatre thèmes de seize mesures, souvent répétés, selon des schémas du type AABBACCDD. Les deux premiers restent dans la tonalité principale ; à partir du trio, la musique passe à la sous-dominante. « Maple Leaf Rag » suit ce plan, en partant de la bémol majeur pour rejoindre ré bémol majeur.
L’instrumentation
Le ragtime est d’abord une musique de piano seul, généralement un piano droit de saloon, désaccordé par l’usage et au son court. L’époque en a produit deux dérivés : les orchestres de ragtime — cornet, trombone, clarinette, banjo ténor, tuba, batterie de fanfare — et les rouleaux de piano mécanique, qui ont diffusé le répertoire avant le disque. Dans le rag pour piano, aucune batterie : la pulsation est entièrement portée par la main gauche.
Reproduire le ragtime en home studio
Le ragtime est le style le plus économe en pistes du glossaire : un bon piano et une main gauche solide suffisent. La difficulté se déplace vers le jeu et le réglage du son.
- Tempo et métrique : réglez le projet sur 90 BPM pour commencer, dans une fourchette de 80 à 100. Travaillez en 2/4, ou restez en 4/4 en comptant deux mesures de partition par mesure du séquenceur. Répétez au métronome : le ragtime ne pardonne pas une main gauche qui flotte.
- Le piano : dans Logic Pro et MainStage, l’instrument Studio Piano propose un modèle « Vintage Upright », le plus proche du piano droit d’époque. Baissez le couple de micros statiques (Stereo Mic A), montez le micro mono à ruban, et augmentez légèrement Key Noise et Pedal Noise pour retrouver le bruit mécanique.
- Le son honky-tonk : la bibliothèque native ne contient pas de patch honky-tonk ou tack piano prêt à l’emploi. Reconstituez-le : dupliquez la piste de piano, désaccordez la copie de 8 à 12 cents (paramètre de tune de l’instrument ou plug-in de transposition), baissez-la de 4 à 6 dB et filtrez-la en passe-haut vers 120 Hz. Pour le côté « punaises sur les marteaux », un Bitcrusher très discret suffit.
- La main gauche : basse sur les temps 1 et 3, accord sur 2 et 4. Basses en octaves ou en quintes dans le grave, accords en position serrée autour du do central. Vélocités 95 à 110 pour les basses, 70 à 85 pour les accords, jamais l’inverse.
- La main droite : doubles-croches en groupements 3 + 3 + 2, mélodie souvent en octaves ou en sixtes, vélocités variables entre 70 et 115 : c’est ce qui distingue un rag joué d’un rag saisi.
- Quantification : réglez la quantification sur la double-croche, paramètre de swing à 50 %, c’est-à-dire en valeurs égales. Main gauche quantifiée à 100 % de force, main droite à 70 ou 80 % pour conserver le décalage humain.
- Pédale : par touches courtes, une par accord au maximum. Le ragtime est une musique articulée ; une pédale tenue transforme le rag en bouillie harmonique.
- Mixage : passe-haut à 60 Hz, léger creux vers 300 Hz, réverbération courte de type petite pièce (0,8 à 1,2 s) en envoi. Pour un rendu « 78 tours », ajoutez sur un bus parallèle un passe-haut à 200 Hz et un passe-bas à 4 kHz, plus un soupçon de bruit de surface.
- Version orchestrée : doublez la mélodie avec Studio Horns (trompette, trombone) et confiez la basse à un tuba. Le banjo ténor des orchestres ragtime n’est pas toujours présent dans les bibliothèques natives : à défaut, une guitare acoustique au médiator, compressée court et filtrée au-dessus de 300 Hz, en donne une approximation acceptable.
Ces mécaniques de main gauche et ces chaînes de dominantes se travaillent au clavier autant que dans l’éditeur MIDI ; elles font partie des fondamentaux abordés dans nos formations professionnelles.
Artistes et morceaux de référence
- Tom Turpin – « Harlem Rag » (1897) : l’un des tout premiers rags publiés.
- Scott Joplin – « Maple Leaf Rag » (1899) : le rag matriciel, à écouter pour sa forme en quatre thèmes.
- Scott Joplin – « The Entertainer » (1902) : le plus connu du grand public, et un bon premier morceau à déchiffrer.
- James Scott – « Frog Legs Rag » (1906) : plus brillant et plus virtuose, deuxième succès du catalogue Stark.
- Joseph Lamb – « Sensation » (1908) : le versant le plus écrit, presque romantique, du classic rag.
- Zez Confrey – « Kitten on the Keys » (1921) : le passage au novelty piano, héritier direct du ragtime.
- Joshua Rifkin – Piano Rags by Scott Joplin (1970) : l’enregistrement qui a relancé le style, à tempo modéré.
- Marvin Hamlisch – bande originale de L’Arnaque (1973) : les adaptations qui ont fait du ragtime un phénomène populaire en 1974.
Questions fréquentes
Le ragtime est-il du jazz ?
Non, mais il en est l’un des ancêtres directs. Le ragtime est une musique écrite, jouée telle qu’elle est notée, en valeurs égales et sans improvisation. Le jazz y ajoute le swing et l’improvisation. Des pianistes des années 1910 et 1920, dont Jelly Roll Morton, ont fait le pont entre les deux.
À quel tempo faut-il jouer un rag ?
Entre 80 et 100 BPM à la noire dans la plupart des cas. C’est plus lent que ce que laissent croire les rouleaux de piano mécanique et les versions de dessin animé. Joplin a fait imprimer sur plusieurs partitions une mise en garde explicite contre les tempos rapides. Si vos doubles-croches deviennent illisibles, vous jouez trop vite.
Faut-il un vrai piano pour enregistrer du ragtime ?
Non. Un piano virtuel de bonne facture, joué au clavier maître avec des vélocités contrastées, tient la route, d’autant que le style ne demande ni pédale longue ni nuances extrêmes. Le point critique n’est pas l’instrument mais la régularité de la main gauche : c’est elle qui trahit un ragtime mal joué.